Rizzanese, les derniers jours du fleuves

 

C’est le printemps ; un printemps venteux, glacial, tempêtueux, cinglé de pluie, et c’est très bien ainsi : nous sommes en accord avec le paysage.
L’eau qui tombe du ciel gonfle le torrent qui bouillonne à nos pieds, le vent qui nous fouette le visage tord le fil des cascades, le fleuve gronde et nous éclabousse.
Nous sommes en Corse du Sud, dans l’Alta Rocca, au bord du Rizzanese, le fougueux, un des derniers fleuves sauvages d’Europe, qui, d’ici deux ans, sera castré par un barrage.
Ce que nous voyons aujourd’hui, cette splendeur qui nous submerge, nous happe l’âme, bientôt nous ne le verrons plus … Ainsi va la vie, il faut bien fournir de l’électricité aux Iliens, qui en manquent : les coupures, les baisses de tension, sont ici quasi quotidiennes.
- J’ai besoin de courant pour faire tourner ma machine à laver ! je ne veux pas retourner au lavoir ! s’exclame la responsable d’une association corse de sauvegarde de la nature, favorable au projet du barrage, pas trop à l’aise pourtant : elle a refusé de nous recevoir pour en parler.
Le sujet est épineux, il divise, oppose, violemment parfois, créé un malaise palpable.
- La plupart des Corses sont pour, chacun y voit ses avantages : des emplois, de l’argent,  le fantasme de l’indépendance énergétique,  mais sans grand enthousiasme, comme si personne n’y croyait réellement.  Comment oser s’opposer au progrès ? Dans un pays sans industrie mais riche de ses paysages, qui serait assez fou pour dire tout haut que le roi est nu, et que le projet du barrage est un leurre ?
Pierre, riverain du Rizzanese, ne se fait guère d’illusion. 
En attendant, leur prochaine disparition rend ces paysages tourmentés, ces gorges, ces chaos de rocs suspendus, ces gouffres d’eau, ces falaises, ces torrents, ces cascades, ces méandres, ces vagues de pierre, créatures de granit éthérées, sculptées par des millénaires d’eau folle, d’autant plus émouvants.
On regarde le fleuve, et on a la gorge serrée, les yeux mouillés. Est-ce seulement la pluie ?
Le Rizzanese, on l’appelle fleuve,  parce qu’il se jette dans la mer ; vu sa taille modeste, ailleurs, on l’appellerait rivière ; mais ici tout est différent.
Il faut apprendre à voir, à écouter, adopter une autre façon de penser. Et c’est très bien ainsi. N’est-ce pas le but de tout voyage ? Sortir de soi-même ? Etre dérangé ? 
Le Rizzanese nous dérange.
Son lit, sa vallée, ses villages, ceux qui vivent à ses côtés, depuis la nuit des temps, les traces sombres des sangliers, qui éventrent la terre … Ici, on est troublé, un peu à côté de soi-même.
Est-ce l’effet de l’alcool de myrthe, qui, d’après un jeune chimiste spécialiste des plantes locales, contient un alcaloïde puissant, raison de son succès par ici ?
Pourquoi pas. Mais même sans la myrthe, on se sent différent. A peine entré dans la vallée, on se sent à la fois libre, dégagé de ces petits riens dérisoires qui font nos vies parisiennes, et en même temps curieusement enfermé, captif de l’invisible, la pierre, le ciel, l’eau … Tous trois en mouvement, perpétuellement agités, un concentré d’énergie pure. Pas étonnant qu’on veuille s’en emparer pour faire de l’électricité.
Ici, on enlève le mauvais œil en jetant de l’huile dans l’eau, dans une assiette ; on y déjoue les sorts à plusieurs, en s’aidant du     portable ; tout est possible, l’ancien et le moderne s’allient.
En Corse, les rivières sont mâles : on dit U Rizzanese, le Rizzanese. Chaque rivière est accouplée à une fée, volontiers maléfique, pour peu qu’on la dérange ; en Corse l’eau est associée au mal, chaque rivière est un Styx, une frontière entre la vie et la mort, hantée par les âmes des défunts, amer peuple de l’onde, qui vient tourmenter les vivants … On ne le franchit pas impunément.
Nous avons vécu huit jours et huit nuits en sa compagnie, le long des méandres qui vont être effaçés par le barrage : la plus belle part du fleuve, la plus frappante.
La regarder trop longtemps vous tranforme en gorgone ; à trop rester ici, on mue, on se pétrifie.
Je suis restée des heures durant, perchée sur un rocher, à contempler l’eau, sans sentir le temps passer …
Pour un peu, penché au bord du gouffre, on se sentirait basculer, happé par le vide, les gros rochers ronds, accueillants, le torrent qui gronde en bas, et murmure votre nom … Serait-ce la fée du Rizzanese, cousine de Mélusine, la belle à la queue de serpente, capturée par un pêcheur, qui appelle ses enfants ?
Pour nous, il s’agit de voir une dernière fois ce qui va disparaître, en rendre compte, le photographier ; le Rizzanese est une oeuvre d’art qu’on a envie de confier à Christo pour qu’il l’emballe et l’emporte. A défaut, ouvrons grand nos yeux et nos oreilles, tendons nos mains, buvons l’eau fraîche dans le creux de nos paumes, afin de faire entrer le Rizzanese en nous, à petite gorgée.
Et ça marche ! Le fleuve entre en moi par la bouche.
Indulgent, Pierre rit de mon exaltation de chatte parisienne un peu folle : il en a vu d’autres.
Acroupi sur un grand rocher blanc penché vers l’eau bouillonnante, il hoche la tête, secoue pensivement sa chevelure de triton, ses longues mèches rousses blanchies de gouttelettes ; pour se faire entendre, au milieu du tumulte des eaux, il élève la voix, qu’il a belle et profonde.
- Au début, un barrage, je n’étais pas contre, je me suis dit : un barrage pourquoi pas ! Pourtant je l’adore, cette rivière, elle fait partie de moi, depuis toujours … mais enfin, la vie n’est pas figée ! Tu vois, j’étais plein de bonne volonté. Et puis, quand j’ai commencé à m’y intéresser de plus près, là j’ai commencé à déchanter. Sérieusement.
Il tourne son visage vers moi, ses grands yeux gris-bleu.
- Tu as lu un beau jour pour mourir, de Jim Harrison ?
L’histoire d’une bande de copains qui veulent faire sauter un barrage … tu devrais, c’est un bon bouquin, assez drôle.
Bien sûr, il n’est pas question de le faire sauter, ce barrage …
( il soupire ) Mais tout de même, quel gâchis …
Il désigne un creux dans le torrent.
- Tu sais, un jour mon grand-père a attrapé une truite, à la main, dans ce trou d’eau, là … C’est simple, quand on sait faire : il faut glisser la main sous le ventre, elles ne sentent pas, c’est moins inervé, le ventre des truites ; à peine attrapée, la truite s’est mise à parler, d’une jolie voix de femme : je suis ta tante, laisse moi partir, bientôt je serai malade, et puis je guérirai …bien sûr il l’a lâchée, tu penses ! peu après, sa tante est tombée malade, et puis elle a guéri. ( Il éclate de rire.) Bon, c’est ce qu’il m’a raconté, et moi je l’ai cru ! il m’emmenait souvent pêcher par ici, c’est lui qui m’a appris … Ce qu’il a pu m’en raconter, comme histoires, sur la rivière … ici, tous les trous d’eau ont un nom, celui là ( il pointe son doigt ) c’est i spusati, les mariés : il y a longtemps, dans les années 30, un jeune couple s’est noyé en passant en calèche … chaque endroit du Rizzanese a un  nom, une histoire ; celui-là, u lagu di porci, le lac aux cochons, l’autre, là bas,  u lagu di mulinu, le lac du moulin … Bientôt, tout aura disparu.
Il se lève et s’en va, me laissant seule sur mon rocher, avec le torrent qui gronde en bas.

Deux mains blanches sur un pont
- L’hiver dernier, je rentrai du travail assez tard, un soir, et soudain, en passant sur le pont,  j’ai eu une vision que je n’oublierai jamais : deux mains blanches accrochées à la rembarde. J’ai cru que je rêvais, mais non ! Je me suis arrêtée : il y avait un corps en dessous, cramponné sur l’eau. Il faisait un froid ! Je ne sais pas comment il a fait pour tenir.
C’est Patrizia, la belle sarde, notre logeuse, arrivée en Corse à six mois - quand on parle d’elle, on dit : elle est là depuis longtemps - qui nous raconte cette histoire.
- Je le connaissais, le desespéré. C’est un vieil homme qui vit au village, il est très diminué, il ne peut plus aller au bois, à la chasse ou aux champignons, il avait décidé d’en finir ce soir là. Ce qui m’a étonnée, c’est qu’il avait posé ses chaussures sur la rembarde à côté de lui, bien rangées, il était nu-pied, il s’apprêtait à sauter, il ne tenait plus qu’à la force des bras. Arrête ! je lui ai dit, ne fait pas ça ! - Va-t-en ! fous moi la paix ! il m’a répondu. J’ai dû parlementer un long moment pour qu’il remonte et remette ses souliers.
Le Rizzanese a aussi ses fantômes : deux moniteurs de kayak qui se sont noyés, il y a quelques années, après avoir sauvé de deux jeunes en péril.
En baissant la voix, on évoque la triste histoire d’une mère, désespérée après la mort de son fils, qui s’est jetée dans un lac, au lagu da riccia , depuis une falaise.
Penchée sur l’eau sombre, je frémis rien que d’y penser.
A la nuit tombée, les  spectres hantent les berges des rivières, pour tourmenter les vivants ; en passant sur le pont le soir, on aura soin de jeter une pierre dans l’eau noire, afin qu’ils se tiennent à l’écart.
Chaque année, à la Toussaint, on dépose un bol d’eau sur le rebord de la fenêtre, destiné aux défunts.

Pierrot, vieux lutin barbu débordant de vie, entouré d’une foule d’animaux, écoute France-Culture au milieu de nulle part, et prend soin d’accrocher à une branche du lard destiné aux oiseaux.
- La rivière a des secrets . . . écoute la rivière . . . me glisse-t-il à l’oreille.
Et il file nourrir ses cochons noirs.
-He oui, c’est comme ça ici, me dit Rita, la photographe, comme je m’étonne d’entendre France-Culture dans un endroit aussi isolé. Il y a quelques années, on pouvait encore croiser un berger perdu en pleine montagne, et qui vous récitait par cœur des passages entiers de la Divine Comédie de Dante.

93 : l’année terrible
Paulo, notre guide, grand pêcheur devant l’éternel, nous montre ce qui reste de l’antique pont gênois.
- Regarde moi ce parapet : c’est affreux comme ils l’ont refait, avec des pierres toutes neuves ! c’est la crue qui l’a emporté. Un pont du 13e siècle, qui avait résisté à sept siècles d’intempéries … Le 31 octobre 1993, le ciel est soudain devenu noir, mais noir ! en plein jour ; on n’avait jamais vu ça. Et puis il s’est mis à pleuvoir, un déluge. En quelques heures, le Rizzanese a débordé, il est devenu fou, il a tout emporté sur son passage. Les ponts, les arbres, des rochers gigantesques, des maisons  … une femme a été entraînée, dans son restaurant, les Caldane, aux sources chaudes.
Aux Caldane, Antoine, impassible, au coin du feu.
Depuis que Rosa est partie, emportée par le Rizzanese en furie, il tient le restaurant tout seul. Il nous montre sa photo sur le mur : une belle femme brune, rieuse, bien en chair.
- L’eau s’est engouffrée d’un coup, ici même, une force terrible, Rosa a été entraînée. J’ai essayé de la retenir, l’eau était plus forte que tout … J’ai réussi à m’accrocher à un pilier, Rosa est partie avec l’eau.
Devant le pont, un poème en corse rappelle le souvenir de Rosa, dont on n’a jamais retrouvé le corps.
- Elle est sans doute sous un banc de sable, murmure Paulo. Depuis la crue, la rivière a changé de visage, des blocs énormes ont été déplacés. Gigantesques ! Tu ne peux pas t’imaginer.
Plus tard, Paulo, à la sortie de Zoza.
- Lorsque j’étais enfant, il n’y avait pas de salle de bain chez nous ; aux beaux jours, ma mère me lavait à la rivière. Elle me posait sur une grande pierre plate, au bord de l’eau, un peu penchée, et moi je glissais, je glissais, j’avais peur ! Bien plus tard, je suis revenu voir la pierre, elle m’a semblé si petite !
Il me montre une marmite de géant, i conchi  :
- Tu vois la pierre ronde, dans ce grand creux, lisse et profond  ? c’est elle qui l’a creusé, depuis des milliers d’années, elle est là, elle tourne et elle creuse.
Il désigne un chaos de rocs.
- Tiens, c’est ici que je me suis cassé l’épaule, un jour, en pêchant. S’il y avait eu de l’eau comme aujourd’hui, j’y serais resté.  J’ai glissé sur un rocher, une force de vie m’a arraché à la rivière, et m’a fait détaler. 

Les archéologues sauvages
- La Corse, nous confie un chasseur, devant une bière à la châtaigne, au bar des Sports de Quenza ( cuisine exquise ) c’est le seul pays où on trouve des vaches sauvages et des préfets sauvages.
Pas seulement : au bord du Rizzanese, les archéologues aussi sont déchaînés. La faute aux buissons de myrthe qui poussent à fleur de rocher ? Aux asphodèles et aux hellèbores, plantes assez sorcières, qui couvrent le maquis ces temps-ci ? Nous trouvons ces deux jeunes gens, sérieux la plupart du temps, rattachés au CNRS, fleuron  du bataillon de l’archéologie préventive de Corse, l’un préhistorien et l’autre médiéviste, hilares et désopilants.
Chaque jour ils risquent leur vie, le corps planté dans des bottes d’égouttiers qui leur arrivent sous le menton, guère pratiques sur les rochers glissants, noyés sous les eaux du torrent ; Paulo, inquiet, murmure en les regardant : oh mais ils risquent leur peau les petits gars là …
Chaque jour donc ils traversent le torrent pour rejoindre leur site de fouille un peu plus haut, afin de vérifier qu’aucun vestige précieux ne risque d’être englouti.
Ils ont bien trouvé quelque trace de sépulture paléolithique, mais aucune cité des morts stupéfiante, dont la découverte suspendrait l’érection du barrage …
-Ici, je suis en conflit avec moi-même, nous confie Pascal Tramoni, sérieux, pour une fois. Ce que je souhaite, c’est qu’on finisse les fouilles, et que les travaux soient arrêtés. C’est tellement beau ces gorges … Hier je suis tombé, à cause de cette beauté. Je marchais dans l’eau, avec mes hautes bottes, et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai été happé (il fait un grand geste du bras ) J’ai continué d’avancer droit devant moi, je ne savais plus où j’étais, j’étais fasciné, je marchais au beau milieu du fleuve, j’ai glissé, et je suis tombé. J’ai eu de la chance de m’en sortir … murmure-t-il, rêveur, j’aurais pu me noyer. Au retour j’ai dû enfiler mes bottes sans les vêtements, avec ce froid ce n’est guère agréable, je vous prie de croire ... J’ai eu assez peur, je n’en menais pas large, j’ai eu du mal à y retourner.
Au beau milieu de l’eau, il s’exclame : - Cet ouvrage, ça sera le plus petit barrage du monde pour un maximum de dégâts.
Paulo, qui connaît bien le dossier, opine et précise :
- Un million de m3, à quoi ça rime ! à quoi bon sacrifier tout ça ! EDF sera déficitaire ! le courant reviendra très cher, et puis franchement, quelle idée de construire un barrage au moment où tous les projets de barrages sont abandonnés un peu partout en Europe, sans parler de tous ceux qu’on démonte, et à prix d’or encore ! C’est un projet politique, bien plus qu’énergétique …
Le maire de Sainte Lucie de Tallano, Antoine Gréani, que nous rencontrons chez Anna, au bar du village, autour d’un chocolat revigorant, pourtant  partisan du barrage, ne nous dit pas autre chose : EDF n’était pas pour, c’est la CGT qui a fait pression, pour les emplois …
- A nous, les communes, ça nous rapportera la taxe professionnelle : 500 000 euros, alors bien sûr je suis pour ! on a besoin d’argent nous, les petites communes de l’intérieur de l’île ! les kayakistes, eux, ils viennent de partout, avec leur van plein de nourritures achetée sur le continent, ils ne dépensent rien ici, pas un sou, ils nous laissent juste leurs poubelles en partant alors …  C’est pas avec ça qu’on va faire vivre la commune !
Quand on lui rapporte les propos du maire, Paulo s’énerve :
- Des emplois ? quels emplois ? la plupart des ouvriers du chantier, hautement spécialisés, viennent du continent … Pas d’ici en tout cas, c’est sûr ! quand tout sera fini, le barrage sera automatisé, commandé depuis Marseille, ou Aix … Ils sont dans l’erreur ! tous ! on défigure le Rizzanese pour rien ! Tout ce qu’on a en Corse, c’est la beauté des sites, rien d’autre … Il n’y a que cela qui peut créer des emplois ici.
Chez Anna, le maire lève les yeux au ciel.
- On va encore me sortir une nouvelle espèce de tortue !
Il fait allusion à la cistude, une tortue rare, qui vit à l’embouchure du Rizzanese, site protégé du côté de Propriano. Le WWF, qui s’est ému de la construction du barrage, a tenté d’ériger la cistude en bouclier, et aussi la macrostigma, variété de truite à grosses taches rouges, protégée elle aussi, qui remonte le Rizzanese … Le WWF a bien réussi à enrayer un projet de barrage sur la Loire, gràce aux remontées de saumons sauvages … pourquoi pas ici ?
Avec Paulo, nous sommes allées à l’embouchure, voir l’endroit où les eaux se mêlent, douces et saumâtres, gris perle et bleu vert ; ici vit une fleur protégée elle aussi, l’anchusa crispa … Au milieu de milliers d’iris jaune, toutes sortes d’oiseaux de mer et des marais, hérons cendrés, canards sauvages et cormorans, filent entre le ciel et l’eau, tandis que des guerriers de pierre, massifs et ronds,  montent la garde sur la grève.
Depuis sa source, sur le flanc pierreux de l’Incudine, jusqu’à son embouchure, ample et paisible, en passant par tous les tourments du torrent, le Rizzanese est un envoûtement.
Allez vite l’admirer dans sa splendeur intacte, avant que les travaux du barrage l’aient entièrement bouleversé.
- Il n’y aura plus d’eau, soupire Paulo, surtout en été … Déjà qu’on en détourne une belle part en amont, au niveau de l’Asinao, pour nourrir le barrage de l’Ospedale … il ne restera plus rien, qu’un filet ! Fini la pêche et les baignades, fini, le Rizzanese … On a beau nous faire des promesses à tour de bras,  je sais ce qui l’attend …
Et, un doigt sur la bouche, il nous montre une reinette dorée, grande comme l’ongle du pouce, qui dort sur l’herbe mouillée.

 

 

Encadré 
La saga du barrage
Le projet d’un barrage sur le Rizzanese ne date pas d’hier : il remonte aux années 30. Après des décennies de volte-face et d’hésitation, les travaux, commencés en 2007, devraient aboutir en 2012.  L’Association de Défense du Rizzanese, l’ADRE, créée par Georges Mattei, qui habite Zoza, un des villages riverains, a réussi à stopper le projet presque 10 ans, au grand dam des maires des autres communes, favorables au projet, avant tout pour des raisons financières.
L’ADRE, ainsi qu’ une douzaine d’autres associations, ayant été déboutée par le Conseil d’Etat en novembre 2006, rien n’empêche plus les travaux du barrage de suivre leur cours ; collines et forêts sont balafrées par des saignées blanches, des pistes sont ouvertes dans la montagne un peu partout, pelleteuses et bulldozers sillonnent le maquis.
Nicolas Sarkozy, en visite dans l’île l’automne dernier, devait venir poser la première pierre du barrage, mais il a fait faux-bond au dernier moment. On peut voir la spatieuse terrasse qui a été édifiée afin de l’accueillir, un balcon en forêt où personne n’est venu ; elle est le lieu idéal pour contempler l’avancée des travaux.
Sur le chantier, immense et vide de toute vie, jonché de blocs de tonnes de blocs de pierre et de monceaux de souches d’arbres arrachés, on peut croiser un villageois qui fourre du bois de chauffage dans sa camionnette, un jeune chien trottinant, surgit d’où ne sait où, un travailleur harassé aux commandes d’un bulldozer.
Le site a un aspect étrange, désolé, assez Désert des Tartares. Les engins, immobiles la plupart, sont impressionnants, flambant neufs ; les entrepreneurs locaux ont investi beaucoup d’argent dans le matériel destiné au terrassement.
Un vaste pan de forêt primitive, aux arbres pluri-centenaires, protégé jusqu’ici, a été déclassé pour faciliter le chantier ; il sera rasé pour créer une zone de dépôt.  Entre deux bras du fleuve, une colline boisée, surmontée d’un gracieux chaos rocheux, doit-être arrasée, pour faciliter le passage de l’eau.
On est impressionné par l’ampleur du projet, un bel ouvrage d’art, qu’on aimerait admirer ; dommage qu’il faille abimer un tel site pour le réaliser.
Pres de 200 millions d’euros vont être dépensés pour construire cet ouvrage en béton de 40 mètres de hauteur, un barrage poids, d’une capacité de 1,3 millions de m3, destiné à produire 80 GWh d’électricité par an, soit environ 4 % de l’électricité de l’île. Selon Nicolas Mattei, pratiquant de nage en eaux vives et membre de l’ADRE, avec une trentaine d’éoliennes, on parviendrait au même résultat.
Le Rizzanese, dont une partie a déjà été détournée en altitude pour alimenter le barrage de l’Ospedale, va être court-circuité sur 12 kilomètres, - amputé de ses plus belles gorges, donc - et passera par un tunnel creusé à travers la montagne, abouché à  une conduite forcée, à Sainte-Lucie de Tallano. Il aboutira en bas à la centrale hydraulique et au bassin de démodulation, près de la chapelle romane St Jean Baptiste, classée monument historique.
Dans l’église, très sombre,  où un demi-jour inquiétant pénètre par d’étroites meurtrières, nous faisons une étrange découverte : les corps d’une vache et de son veau, momifiés, gisant sur les dalles couvertes de terre noire.
En dehors des dégâts irréversibles causés au site,  au fleuve et à sa faune protégée - truite macrostigma et tortue cistude - l’ADRE et le WWF signalent une autre menace : le barrage, en retenant environ 13 000 tonnes de  pierraille par an,  menacera à moyen terme la plage sud de Propriano. Depuis des millénaires, le Rizzanese érode des tonnes de sable d’origine granitique, drainé depuis les hauts sommets du massif de l’Incudine … On l’oublie souvent : sans fleuve, pas de plage, place au marécage, et c’est la fête aux moustiques.
L’embouchure, site Natura 2000, abrite l’Anchusa Crispa, une plante endémique rare, très protégée ; avec Paulo, nous la cherchons parmi les fleurs du rivage, mais il est trop tôt, elle fleurit en mai-juin.
Le barrage du Rizzanese produira de l’électricité, mais il doit aussi stocker de l’eau pour l’irrigation, ce que ses défenseurs mettent en avant. Pour l’agriculture, il est prévu de donner 1.6 millions de m3 d’eau entre mai et octobre, afin de « garantir une disponibilité en eau agricole » pour le fourrage et l’élevage des vaches de la vallée de Sainte-Lucie de Tallano. Alors que, soulignent les adversaires du projet, la rivière apporte chaque année 40 millions de m3 qui pourraient être prélevées sans barrage : il suffit de plonger un tuyau en PVC dans la rivière. Le WWF signale que le solaire a été oublié, ainsi que le bois, l’éolien et la méthanisation ; d’autres parleront de biomasse et de l’énergie des vagues, expérimentée au Danemark, ou du courant marin, en Ecosse. L’interconnexion, souhaitée par l’Europe, même si elle n'était que provisoire permettrait de densifier le réseau et d’éviter les fluctuations de tension, en répondant aux pics de consommation et à l’augmentation croissante des besoins électriques de l’île,  soit 5 % par an.
Un câble à courant continu Italie-Sardaigne passe déjà par la Corse, EDF dispose d’un droit de prélèvement de 50 MW, soit 10% de la consommation corse. La Corse est dotée de deux réseaux électriques internationaux : SACOI, en courant continu, qui relie la Sardaigne et la Toscane à la Corse ; SARCO qui apporte du courant alternatif en provenance de la Sardaigne.
- Mais les élus et bon nombre des nationalistes ont un tel orgueil, ils préfèrent fantasmer sur une illusoire indépendance énergétique impossible à obtenir …. regrette un défenseur du Rizzanese, qui ne voit pas, au point où en sont les travaux, ce qui pourrait entraîner leur abandon.
- Trop d’argent a déjà été investi, il y a trop d’intêrets en jeu, ce n’est pas un article qui pourra changer le cours des choses ! Admirons le Rizzanese tant qu’il est encore temps … ajoute-t-il en nous tendant la main pour franchir une passe difficile, en équilibre au dessus des eaux bouillonnantes du torrent, qui sera bientôt submergé par les eaux lisses du barrage.
Le lac, trop petit, ne pourra pas servir aux sports nautiques, il sera entouré d’un grillage.

 

                                                                    Texte: Elise Fontenaille

Photos: Rita Scagliaaaa

 

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