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Documents Une rivière sauvage ?
La vocation de rivière sauvage reconnue à l’Allier
restituée à la Sélune... conservée au Rizzanese ?
Jacques Blanquet
Fin de concession, ouverture de débat
Le renouvellement de la concession du barrage de Poutès-Monistrol sur l’Allier, rivière emblématique, il y en a encore quelques unes, ne pouvait pas passer inaperçu compte tenu du fait que le choix de son implantation, sous le régime d’une concession du 10 septembre 1956, a entraîné, qu’on le veuille ou non, des impacts majeurs pour le patrimoine naturel et culturel d’une partie du haut Allier et de sa vallée.
En amont du barrage de Poutès et en aval de la confluence du Donozeau, sur lequel le barrage de Naussac fut construit, l’Allier était encombrée par un autre ouvrage hydro-électrique dont l’autorisation partait du 26 juin 1895 et expirait fin 1994, soit près d’un siècle plus tard. Il s’agissait de St Étienne du Vigan qui fut dynamité avant la fin du 20 ème siècle, à grand renfort de publicité. Tant par le maître d’ouvrage que par les défenseurs du saumon cette disparition fut saluée en tant que choix écologique ! N’allons pas trop loin cependant pour décerner des satisfecits écologiques ou parler de victoire, car en réalité l’ouvrage était en infraction depuis un certain temps déjà, son débit réservé étant plus ou moins de zéro, sans dispositif de franchissement, son intérêt énergétique était dérisoire, même pas référencé, sa rentabilité négligeable au regard des investissements à faire pour le remettre en état. Comme un véhicule usagé, une épave qui n’est plus cotée, il était bon pour la casse. Point.
Entre temps, une autre microcentrale, celle du Luchadou sur la Seuge, qui renoue avec la célébrité lors de ses vidanges désastreuses anéantissant dix de travail de gestion patrimoniale en faveur des populations de salmonidés, a été renouvelée en 2002 pour une période interminable, presque pas tacite reconduction comme les baux ruraux...
Comme quoi, on ne peut ni dire ni écrire que des efforts considérables ont été faits sur le haut Allier en matière de protection de rivière et d’environnement.
Il reste un cas plus délicat, c’est celui de Poutès qui constitue un complexe hydro-électrique avec les deux barrages situés sur l’Ance du Sud, Poujas et Saint-Préjet, deux ouvrages qui auraient quelque problème avec la réglementation. C’est donc la première fois en France, en matière de renouvellement de concession, que s’engage un débat public sur une Cause écologique d’une certaine envergure. A ce jour, il n’est pas acquis que la concession soit renouvelée compte tenu du patrimoine en jeu, même s’il ne faut pas trop rêver en ce qui concerne le retour de la souche Allier du saumon atlantique. Il n’est toutefois pas le seul à devoir être pris en compte, puisqu’il y a sur cette rivière deux autres salmonidés qui peuvent prétendre à être mis sur la liste des espèces à protéger, même si tous leurs défenseurs, dont certains “prédateurs”, sont loin d’être désintéressés. Cependant il y a pêcheur et pêcheur et il faut bien admettre que la pêche à la mouche peut être élevée au rang d’une pratique sportive exigeant des aptitudes hors du commun. Pour certains partisans la capture du poisson n’est et ne sera jamais une fin en soi. Combien de pêcheurs, de non-pêcheurs, combien de braconniers, de promeneurs et autres adeptes de la contemplation, de riverains, vouent un attachement particulier à ce patrimoine dont les qualités sur le plan visuel, la diversité faunistique et floristique, son passé et son histoire, ne peuvent laisser personne indifférent et encore moins ceux dont la vocation est de le protéger LE patrimoine.
Avant que la décision soit prise en faveur d’un renouvellement de la concession de Poutès, qui se termine le 31 décembre 2007, il reste encore du temps pour faire comprendre que l’enlèvement ne fera pas basculer le pays sur le plan économique dans le rouge. Quant aux conséquences énergétiques, le maintien de cette unité de production ne résoudra en rien, et de très loin, la demande croissante de consommation d’énergie, 2,5 % l’an dernier. Il faudra avoir recours à d’autres sources et rien ne sert à se voiler la face, d’autant que le parc de centrales nucléaires connaît lui aussi des difficultés liées au vieillissement, l’éolien ne tournera pas sans vent, la micro-hydro-électricité ne fonctionnera pas sans eau, la biomasse et le solaire réclament des investissements qui ne sont pas à la portée de toutes les bourses et le retard pris en matière d’économie d’énergie, de sobriété énergétique et de changement des comportements est et restera colossal. Que l’on ne raconte pas des histoires, c’est dans ce domaine qu’il y a des gisements à exploiter de gré ou de force le moment venu. A ce rythme de consommation, que le climat se réchauffe ou qu’il se refroidisse, les restrictions sous forme de coupure pourraient voir le jour. Pour s’y préparer il faut économiser et, par exemple, accepter un niveau de température raisonnable en hiver qui ne présente pas de danger pour la santé. Le bon sens hélas n’est pas donné à tout le monde
Causes écologiques et
causes inavouables
Les causes, dites écologiques; représentent en fait des enjeux nationaux et couvrent différents aspects patrimoniaux défendus à juste titre par des associations spécialisées, qui bénéficient d’une expérience reconnue et qui ont fait leurs preuves sur le terrain sans que cela puisse être démenti. L’enlèvement d’un barrage qui encombre une rivière peut être une réalisation tout aussi honorable, mais moins spectaculaire que celle qui consiste à construire un ouvrage comme le pont de Millau au-dessus du Tarn, à la différence notoire que l’attractivité financière ne sera pas la même au final et ne constituera pas pour quelques privilégiés une rente de situation confortable, leur permettant d’envisager l’avenir avec un certain optimisme.
La fin du vingtième siècle a vu quelques exemples d’aménagements dont on se serait bien passés, compte tenu des enjeux environnementaux, dépassant hélas les possibilités d’analyse de lobbies locaux qui déployèrent beaucoup de moyens pour obtenir les autorisations, en exerçant les pressions voulues auprès des administrations centrales et départementales. En effet, les travaux d’aménagement ruraux, de rivières et hydrauliques, dont le volume diminue et pour cause, permettent de rémunérer des prestations bidons bénéficiant à des SEM, SIVOM, SIVU et autres syndicats départementaux, grâce aux interventions politiques d’élus cumulant des fonctions au sein de ces organismes.
Les aménageurs laissent parfois le soin à d’autres de réparer des dégâts collatéraux qui resteront à la charge de la collectivité, des usagers ou de bénévoles. Les casseurs et pollueurs de l’environnement ne sont pas toujours les payeurs et les réparateurs de dégâts parfois irréversibles. L’évaluation du dommage écologique réclame des moyens qui ne sont pas à la portée des défenseurs d’une cause échappant à quelques élus bonimenteurs, qui ont mis en place un pouvoir local, quasi féodal, dont ils usent et abusent sans état d’âme.
Le cas de Puylaurent sur le haut Chassezac est la dernière et la plus récente décision qui laisse des traces indélébiles au regard de l’intérêt du site qui a été équipé. La liste des griefs est longue : utilité contestable, impact sur l’environnement considérable, objectif énergétique dérisoire, soi-disant développement (durable) d’une vallée avec des résultats quasi nul, dérives sur le plan financier certaines... L’autorisation a été arrachée par deux ou trois élus qui ont poussé le cynisme jusqu’à affirmer le tout et son contraire, pour justifier l’ouvrage qui avait été refusé en 1982 à l’échelon central et sans aucune ambiguïté. Dans cette affaire, comme dans d’autres, le ministère en charge des questions d’environnement et celui de l’industrie ont dû se plier aux exigences des élus locaux qui ont entraîné dans leur sillage EDF. Deux sociétés d’économie mixte, l’une en Ardéche l’autre en Lozère ont perçu des honoraires pour des prestations de services fumeuses, suivi administratif entre autres, qui n’ont jamais été ni identifiées ni contrôlées. Environ cinq millions de francs, soit en arrondissant 765 000 euros ont été versés. On comprend dès lors la teneur des discours prononcés lors de la pose de la première pierre et de l’inauguration de l’ouvrage par des élus, le préfet et les présidents d’EDF, vantant les mérites d’un partenariat exemplaire et les retombées d’une telle réalisation sur le plan local. Ce réquisitoire se trouve étayé grâce aux reportages vidéo opérés avec des moyens professionnels et exploités dans le court métrage « rivières à « boues » de souffle ». En septembre 2002 à Megève, une SEM, la société d’économie alpestre de Haute-Savoie, organisatrice d’un colloque sur l’eau en montagne a offert une tribune à EDF pour présenter comme une prouesse l’entente cordiale et exemplaire qui avait permis en fait un attentat écologique sur le haut Chassezac, matérialisé par le bétonnage d’un site exceptionnel. Malgré notre demande d’intervenir pour que le film soit projeté les organisateurs nous on fait comprendre que nous étions persona non grata et hors sujet.
Le résultat est accablant, le village de Prévenchères, qui était très favorable, connaît non pas une baisse de fréquentation estivale, mais une disparition presque totale des pêcheurs. La boucle et bouclée, le résultat est là et bien là. L’État n’est même pas en situation de demander des comptes, par contre un bilan économique et écologique doit être fait. Il est encore temps et cette affaire le mérite, d’autant que le Conseil d’État a condamné l’association ANPER à verser une somme de 2287 euros (15000 Fr) au Syndicat mixte d’équipement de l’Ardèche.
C’est la raison pour laquelle, face à des enjeux environnementaux qui en valent la peine, bien identifiés, facile à visualiser, à quantifier méthodiquement parlant pour faire pencher la balance vers une protection, il vaut mieux prévenir que guérir. Bien sûr, il faut trouver les arbitrages et de préférence là où on ne les attend pas. En effet, il n’est pas nécessaire de disposer d’une vocation ou d’une culture écologistes, pour mettre un écosystème remarquable sur une voie qui lui permettra de recouvrer sa vocation originelle; que les aléas du progrès peuvent lui avoir pris pendant toute une période, ou de faire obstacle à des menaces. C’est le cas du Rizzanese qui rappelle étrangement celui de Puylaurent, notamment sur les motifs utilisés pour relancer une machine infernale.
Renouveler ou enlever, autoriser
ou refuser, telles sont les questions ?
Ces questions se posent actuellement pour trois barrages édifiés et un autre projeté, mais contesté devant le Conseil d’Etat. Il s’agit de Poutès-Monistrol sur l’Allier, de Vezins et la Roche qui boit sur la Sélune et d’un vieux projet sur le Rizzanese en Corse. Pour la rivière affluent de la Loire et deux fleuves côtiers, les arguments ne manquent en faveur d’une protection qui peut paraître exagérée pour les uns et réaliste pour les autres, vu l’état du réseau national et le tribut imposé au patrimoine aquatique pour des motifs certes réels, liés à la production d’énergie et à l’aménagement du territoire - se reporter au numéro 205 de la revue TOS - et d’autres beaucoup plus inavouables qui s’apparentent à un saccage écologique pratiqué légalement. et sans vergogne, conformément à des choix politiques qui excluent quasiment le ministère de l’Ecologie en lui fixant les limites à ne pas dépasser et mettent le ministre sous tutelle, lui déniant toute autorité et l’obligeant à s’aligner sur la politique du gouvernement dont celle du ministre de l’Agriculture qui verrait d’un bon oeil se voir attribuer la gestion de l’eau et des milieux aquatiques.
Il faut bien convenir que la question du sort de ces ouvrages n’est pas simple et que si l’on peut à la suite d’une cessation d’activité conserver des bâtiments industriels en considérant qu’ils font partie, à juste titre, du patrimoine architectural, l’affaire se corse lorsque l’on est en présence d’un barrage qui encombre une rivière comme l’Allier ou la Sélune. Il aurait été plus simple de pas les y installer.
Les trois barrages en activité font partie du parc EDF mais les rivières sont du domaine privé et public; les poissons en eaux libres n’appartiennent à personne et l’eau est une ressource dont l’usage est sous la surveillance de l’Etat. Si le débat à l’échelon national sur Poutès est engagé depuis un certain temps, celui de Vezins et la Roche ne demande qu’à sortir du contexte local.
Dans les trois cas qui nous préoccupent la production n’est pas déterminante et doit être relativisée. Les arguments au maintien de Poutès sont autres que la production d’énergie et s’inscrivent dans une politique de conservation des ouvrages et pour éviter une remise en cause de la présence de barrages sur les rivières.
Or, il faut bien convenir qu’en l’état actuel des choses, il n’y a aucun risque de ce côté là et pour plusieurs raisons. Ainsi, le numéro 205 de la revue TOS a consacré un dossier aux barrages réservoirs du bassin de la Seine et de l’aménagement de la Bassée plus discutable. En résumé, le complexe Poutès-Monistrol est l’unique production hydro-électrique sur l’axe Allier, placé sous le régime de la concession par un décret du 10 septembre 1956 comprenant les chutes sur l’Allier et l’Ance du Sud. Il représente 13,6 % de la puissance installée sur le bassin de l’Allier et seulement 3% de la totalité du Nord-Est du Massif-Central. Le rachat par l’Etat avec indemnisation et les cas de déchéances sont prévus dans le décret pris en Conseil d’État. En outre, le cahier des charges stipule que “l’administration conserve le droit d’imposer au concessionnaire toute les mesures qu’exigerait la sauvegarde des intérêts généraux, et ce sans qu’il puisse prétendre à indemnité” (article 16).
L’eau détournée de l’Allier fournit à l’usine de Monistrol, avec une chute de 61 m une puissance maximale brute de 17500 kW et une production annuelle de 48 millions de kW/h. La chute Ance du Sud de 191 m offre une puissance maximale brute de 20 000 kW et une production de 42 millions de kWh. L’Allier assure environ une bonne moitié de la production de l’usine de Monistrol soit 53 %, et l’Ance du Sud la complète avec 47 %. Il resterait donc une production non négligeable et dès lors l’effort en faveur de l’environnement ne serait pas insupportable. Selon des informations à actualiser, le chiffre d’affaire réalisé sur ce site serait de 4 570 000 euros (environ 30 000 000 Fr). Le sacrifice demandé reste dans des limites supportables.
En langage parlé on pourrait dire “ il ne faut pas charrier. En effet, le Nord-Est du Massif Central n’a pas été oublié par EDF, qui exploite 33 usines hydro-électriques, réparties essentiellement sur le bassin de l’Allier et de la Loire supérieure regroupés au sein du GRPH Loire. Cet ensemble représente une puissance maximale brute de 570 000 kW fournissant 1,7 milliards de kW/h. Si en plus les débits réservés sont turbinés, comme cela est envisagé et fort probable, une question se pose: où sont les intégristes ou les stakhanovistes, autrement dit ceux qui font du zèle en faveur d’une cause ? À titre de comparaison, la centrale nucléaire de Belleville installée sur la rive gauche de la Loire en aval du confluent avec l’Allier après Nevers, mise en service en 1987, possède une puissance nette de 2600 MW, Cela représente quatre fois la puissance cumulée des 33 barrages E.D.F du G.R.P.H Loire et 20 fois celle de l’ensemble des barrages installés sur le bassin de l’Allier, dont celui de Poutès. En outre, sur la Loire, au pied du barrage de Naussac une centrale hydro-électrique a été installée et il y a trois autres centrales nucléaires Chinon, Dampierre et Saint-Laurent qui contribuent à produire de l’électricité et de la taxe professionnelle, autre manne qui n’existerait pas s’il les rivières disparaissaient. Ainsi, en incluant la centrale de Civaux, la capacité du barrage de Poutès représente 1/1000ème de la puissance des centrales nucléaires exploitées sur la Loire. Les barrages, notamment de Naussac et de Villerest, assurent une sécurité de débit dans la Loire, pour permettre les prélèvements d’eau indispensables au refroidissement de ces installations.
Suite au débat, la décision qui sera prise par les autorités à l’échelon centrale, approuvée localement, démontrera si oui ou non la société dans laquelle nous vivons a la capacité et la sagesse d’accorder son attention à la survie d’un poisson vieux de millions d’années et d’intégrer l’environnement dans les politiques publiques, autrement que dans des discours et des fabrications de chartes ! Sans eau dans les rivières, pas de barrages, pas d’hydro-électricité, pas d’irrigation, pas d’eau au robinet pour certains, pas de truite, ni d’ombre ni de saumon. Alors, la question est posée aux gouvernants et au ministère de l’Écologie : peut-on faire un geste en faveur de trois rivières : l’Allier, le Rizzanese et la Selune ? Si l’on pointe sur une carte des rivières de France les trois rivières en faveur desquelles nous intervenons avec d’autres, on s’aperçoit très vite que l’effort demandé pour leur rendre ou conserver leur vocation de « rivière sauvage » n’a rien d’exceptionnel ni sur le plan technique ni financier, au regard de cette partie du patrimoine surexploité, qui a déjà payé un lourd tribut et connu des dégâts quasi irréversibles, et dont il ne reste que quelques centaines de kilomètres à préserver ou à massacrer.
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