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Leçon de la crise énergétique de 2005

Les leçons de la crise électrique en Corse de mars 2005
Georges MATTEI - avril 2005      
Conseil Energétique de Corse   

 Il sera difficile d’oublier la crise électrique de mars 2005 où la Corse a connu des interruptions répétées dans la fourniture de courant. La leçon de ces événements doit être tirée pour qu’une telle situation ne se reproduise plus. Mais il faudrait surtout que la réflexion conduise à l’avenir vers des décisions plus judicieuses et, en fin de compte, bénéfiques.

La société corse a été confrontée brutalement à des problèmes d’une autre époque et d’un autre monde. On peut parler de problèmes d’une autre époque, car, avec les restrictions de courant électrique, on s’est cru revenu aux sombres périodes de la guerre et de l’occupation. Et on peut parler de problèmes d’un autre monde, car la Corse s’est trouvée reléguée alors au niveau des pays déshérités du tiers-monde.

Pendant la période des pannes, plusieurs moyens hétéroclites ont été mis en œuvre au milieu d’une série d’échecs, pour sortir l’île de ce mauvais pas. Tout, dans cette affaire, a contribué à donner au monde entier une image de la France – et une image de la Corse – risible et pitoyable.

Encore peut-on s’estimer heureux que la Corse n’ait pas été davantage pénalisée durant cette période. Car une autre crise grave aurait pu arriver, puisque le monde a connu alors une hausse brutale du prix du baril de pétrole à 57 dollars. L’approvisionnement général en produits pétroliers aurait pu en être affecté. On aurait pu avoir une paralysie des transports intérieurs et extérieurs de la Corse, par exemple. Or une telle éventualité n’avait pas été envisagée.

Le devoir de remise en cause

 

Le fondement même de l’existence d’un organisme qui peut s’intituler « Conseil Energétique de Corse » devrait être la remise en cause.

Une recommandation importante s’impose, il faut élargir le champ de préoccupations de ce Conseil aux aspects énergétiques autres que l’électricité et il faut ouvrir davantage le débat. 

Les réalités modernes relatives à l’énergie doivent être revues en Corse. C’est vrai pour l’évolution des besoins, pour les technologies, pour les réglementations et pour les structures. Il faut mieux connaître le monde d’aujourd’hui et mieux se rendre compte des possibilités qui sont offertes dans le domaine de l’énergie.

Première évidence, le monde actuel n’est pas prêt à se passer de l’énergie électrique. Même si la consommation d’électricité a pu rester à peu près stable ces dernières années - car la consommation de courant a été améliorée sur les appareils électriques - le nombre de ces appareils a été multiplié et le mouvement est loin d’être terminé. Après les appareils électroménagers, les ménages s’équipent en appareils de chauffage électrique pour l’hiver et, de plus en plus, en climatiseurs pour l’été.

Demain, la consommation peut encore augmenter considérablement avec l’évolution probable des véhicules électriques. Et si la Corse avait une population conforme à ses potentialités et en ligne avec les grandes îles de Méditerranée, la situation serait encore plus préoccupante. Quant à ce qui se passerait s’il y avait des activités industrielles, on n’ose l’imaginer.

A la chasse aux idées reçues

 

Alors, il n’est plus possible de rêver dans l’absurde. On ne peut plus dire que la Corse va se suffire à elle même pour l’énergie, alors qu’elle ne peut pas y arriver dans la plupart des autres domaines. On ne peut plus dire que la Corse va être dans le monde un modèle pour les énergies renouvelables. Nous ne saurions nous enorgueillir d’être en Corse des purs de l’énergie propre ou des génies de sa génération spontanée.

La vision utopique que l’on cultive pour les énergies renouvelables risque d’amener à sacrifier ce qui constitue objectivement le seul capital que détient la Corse, sa richesse la plus indiscutable, c’est-à-dire son environnement. Il faut cesser impérativement de ruiner l’avenir de nos enfants en mutilant peu à peu cette Nature dont nous sommes les gestionnaires, mais qui ne nous appartient pas.

Les petits fleuves et rivières de Corse ne sont que de gros torrents. Arrêtons de les sacrifier comme s’ils nous appartenaient et s’ils étaient inépuisables. Ce sont des axes de vie et ils apportent dans la nature l’humidité équilibrée de l’air ambiant, la nourriture des plantes et des êtres vivants, ainsi que la richesse en sable des plages aux embouchures.

Ces rivières constituent, avec le littoral, les paysages et les perspectives, les attraits les plus manifestes de la Corse. Ce fait est reconnu par le monde entier. Alors, cessons de les maltraiter.

Quand bien même toutes les rivières de Corse seraient aménagées de turbines et de barrages, quand bien même toutes les montagnes seraient équipées d’éoliennes et de pylônes électriques, on ne parviendrait pas à précéder ni même à suivre, à terme,  l’évolution des besoins.

La réalité en face

 

Il faut cesser de  réclamer un peu plus d’assistance à travers une nouvelle dérogation de l’Europe. Il faut cesser d’attendre un nouveau mécène qui pourrait remplacer EDF dans une nouvelle société nationalisée.

Voyons plutôt comment la Corse peut faire pour se débrouiller par elle-même avec les ressources dont elle peut se doter, à commencer par l’argent dont elle peut disposer. Car l’électricité distribuée aux usagers est facturée et rapporte de l’argent. Il faut donc raisonner comme le ferait un commerçant avec la marchandise qu’il met sur le marché.

Concrètement, cela veut dire d’abord que la « Maison Corse » doit  s’approvisionner aux conditions du marché en achetant ou en fabriquant l’énergie électrique au meilleur prix. Arrêtons de penser qu’il y aura toujours quelqu’un qui va payer en remplacement et qui va combler le déficit que les utopies, l’imprévoyance ou les négligences pourront occasionner. Le déficit de la facture d’électricité en Corse doit cesser.

Il faut s’assurer d’un approvisionnement POSSIBLE pour la Corse qui dépasse largement les besoins, de manière à ne pas être pris au dépourvu par quelque accident climatique, technologique ou social.

Il n’y a pas de raison de mépriser le nucléaire. Tout ce qui vient en Corse de partout, en produits alimentaires ou en produits manufacturés, est fabriqué à partir de cette énergie d’origine nucléaire que certains prétendent impure et diabolique. Il n’est pas raisonnable de considérer qu’il y a en Corse une caste de gens purs et de faire ici de l’angélisme,.

Il ne faut pas non plus mépriser l’électricité qui viendrait d’Italie et qui obèrerait ainsi une prétendue indépendance patriotique. Car tout le pétrole vient du Koweit ou des Emirats, et le gaz naturel viendra peut-être d’Algérie via la Sardaigne.

Ce sont là des réflexions de bons sens dont on peut espérer qu’elles permettront de sortir du rêve ou des slogans dans lesquels, en Corse, on se complait trop souvent.

Car si l’on se limite à la production locale, si l’on se place dans des conditions à ne disposer que d’une carte forcée, sans véritable possibilité de choix, on ne peut avoir aucune politique énergétique.

Il faut accepter de considérer l’énergie, et en particulier l’énergie électrique, comme une marchandise comparable aux autres. Cette nouvelle attitude d’esprit permet d’élaborer et de proposer une vraie politique énergétique.

Des pistes peuvent donc être tracées pour définir une politique possible pour l’énergie électrique en Corse, sans préjugé et sans a priori injustifié.

Quelques règles incontournables

 

Certaines règles paraissent aujourd’hui incontournables car elles s’imposent en fonction de la civilisation actuelle.

D’abord il faut prendre en considération l’évolution prévisible des besoins. On a vu que ces besoins peuvent augmenter considérablement demain.

Ensuite, il faut disposer d’un approvisionnement électrique qui dépasse largement en potentiel les prévisions de consommation. Il ne faut pas se contenter de couvrir le risque de pannes ou de pointes. Il faut aller bien au-delà.

Dans bien des domaines la Corse est sortie de ce contexte de pénurie qui faisait de la population une proie facile pour le clientélisme alimentaire. Pour l’électricité aussi, il faut maintenant sortir de cette pénurie.

La Corse doit s’équiper pour subvenir, le cas échéant, à plusieurs fois ses besoins habituels. C’est comme si l’on visait chez soi un abonnement de 24 kW/h, alors que l’on ne consomme habituellement que 5 ou 6 kW/h.

La Corse doit pour cela bénéficier d’un système solidaire avec les régions ou les Etats voisins. Cela veut dire un réseau maillé, avec plusieurs câbles d’approvisionnement électrique. Telle est la réalité avec laquelle vivent tous les Etats du monde, y compris les Etats où il n’y a que des îles, comme le Japon, le Vanuatu ou l’Islande.

Cela veut dire « interconnexion et interopérabilité des réseaux ».Car ce sont là les termes et les bases de la directive européenne de 1996 sur l’énergie électrique, ainsi que de la loi française de 2000 sur l’électricité.

La Corse ne saurait rester isolée. Un réseau maillé avec au moins trois entrées, une venant de l’Italie continentale, une de Sardaigne et une de la France continentale devrait assurer approvisionnement et sécurité.

Par ailleurs, il faut garder des moyens d’approvisionnement locaux en énergie qui assurent la sécurité ultime sur place et qui consolident par la même occasion une utilisation rationnelle des ressources humaines et une utilisation des ressources naturelles et industrielles de l’île.

On peut s’étonner par exemple que n’ait pas été développée jusqu’ici en Corse une usine de production d’énergie, basée sur la biomasse. Une telle unité de production pourrait être orientée vers la co-génération, c’est-à-dire la production mixte d’électricité et de chauffage. Des usines basées sur la biomasse fournissent l’électricité et le chauffage d’une ville de 50.000 habitants en Allemagne ou en Suède.

Avec la végétation et le maquis dont dispose la Corse, on pourrait traiter une partie des déchets pour préserver l’île contre les incendies de façon plus intelligente qu’en développant une industrie du feu. Car l’industrie du feu est basée sur des moyens techniques onéreux comme les moyens aériens qui sont ceux d’une civilisation qui ne correspond pas à l’économie et à la société corses.

Objectifs proposables

 

Dans l’immédiat, en se basant simplement sur la situation actuelle et les constats évidents, on peut proposer des objectifs et un programme.

De combien d’électricité faut-il disposer ? Le premier objectif c’est de doter la Corse d’un approvisionnement potentiel qui représente plusieurs fois ses besoins permanents. L’énergie mobilisable couvrirait les pointes de consommation, les pannes ou les événements imprévisibles. Il s’agit  d’avoir là un approvisionnement mobilisable à tout moment, selon les aléas. L’interconnexion multiple doit permettre d’atteindre cet objectif.

Second objectif, il faut un courant électrique de qualité. Il faut que la Corse cesse d’avoir une tension électrique fluctuante qui l’apparente aux contrées du fin fonds de l’Afrique. La fréquence et le voltage doivent être stables et conformes aux normes. Les microcoupures doivent être éliminées. Le réseau doit être à l’abri des incidents provoqués par les coups de vent, les orages ou les phénomènes de bouts de ligne.

Le troisième objectif touche à la rentabilité. L’approvisionnement électrique en Corse doit obéir à une gestion financière équilibrée et être rentable. Il faut limiter d’abord les productions chères qui ne seraient pas compétitives. Il faut aussi éviter les facturations invisibles.

Toute électricité consommée doit être comptabilisée et facturée à qui de droit. S’il y a des bénéficiaires de prestations gratuites (par exemple, électriciens, ou personnes sans ressources), l’organisation qui permet de disposer de cet avantage doit rendre compte du coût correspondant et en assumer le paiement. Il n’y a pas de miracle à attendre aveuglément d’une collectivité régionale ou de la solidarité nationale.

Quatrième objectif, il faut avoir une capacité de production locale.
La capacité de production locale, utilisée ou non, serait mobilisable rapidement. Elle équivaudrait aux besoins minimum à assurer en toute circonstance avec les moyens existants et les moyens de remplacement.

Le plein emploi est le cinquième objectif. Il consisterait à garantir l’activité sur la base des ressources humaines disponibles actuellement, sans diminution. Les compétences du personnel devraient être globalement améliorées. Cette amélioration résulterait de l’adoption de techniques nouvelles et du remplacement de certaines tâches par des opérations plus perfectionnées ou exigeant davantage de technicité.

Le sixième objectif porte sur la modernisation du réseau. Ce serait bien plus qu’un rattrapage, plus qu’un PEI (Plan Exceptionnel d’Investissements) dans le domaine de l’énergie électrique. Ce serait plutôt un programme permanent permettant de faire de l’outil énergétique en Corse un outil performant. En l’absence de véritable concurrent, le challenge consisterait à viser en permanence l’amélioration de l’existant.

Un bilan environnemental constitue le septième objectif. Il faut essayer en effet de réparer en partie les dommages que l’électricité a causés à la nature en quelques décennies. Ainsi, il faut réduire ou masquer les pylônes, les poteaux et les lignes, sans nuire à la fourniture de courant et sans conséquence sur la sécurité. Cet objectif consisterait à optimiser le réseau de distribution, et à enterrer beaucoup de lignes

Certains de ces objectifs sont liés entre eux, ou sont complémentaires.
En ligne avec ces objectifs, le Conseil Energétique pourrait proposer à la Collectivité Territoriale de Corse un programme général pour cinq ans.

Des programmes pour la CTC

 

Le réseau câblé. Le premier programme porte sur le câblage des trois liaisons extérieures qui épauleraient le réseau intérieur corse : une liaison Sardaigne-Corse, une liaison Italie-Corse et une liaison France-Corse.

Deux centrales à gaz. Le deuxième programme porte sur deux unités de production électrique locales, alimentées par des centrales à gaz,  pour remplacer les deux usines au fuel lourd de Lucciana et du Vazzio.

Le gazoduc. Le troisième programme consiste à suivre de très près le programme d’approvisionnement en gaz algérien prévu pour l’Italie via la Sardaigne. La Corse doit s’insérer dans ce programme, en demandant pour cela la participation des autorités françaises, mais sans compter que celles-ci le fassent à la place de la CTC dont c’est la mission. Il faut suivre de près ce programme et y participer concrètement.

La facture énergétique. Le quatrième programme verrait la diminution de la facture énergétique du fait d’approvisionnements moins onéreux et d’une traque des consommations mal facturées ou mal attribuées.

Adaptation de la nouvelle réglementation. Un cinquième programme consiste à définir l’adaptation pour la Corse des principes réglementaires applicables dans le domaine de l’électricité. Il s’agit en particulier de traduire dans des contrats et dans des textes ce que l’on appelle l’umbundling (la dissociation) dans le cadre des dispositions communautaires pour l’électricité, c’est-à-dire la séparation des prestations pour la production, la distribution et la gestion du réseau.

La reconversion des structures. Le sixième programme porte sur la reconversion des structures. Il prendrait en compte les ressources humaines d’EDF. Il consisterait à bâtir l’outil électrique corse de demain. Il s’agirait de constituer un service public diversifié, avec un personnel compétent et motivé, dans un cadre moderne et évolutif. Plusieurs entreprises distinctes coopéreraient à la distribution du courant électrique, à la gestion du réseau intérieur avec ses approvisionnements diversifiés ainsi qu’aux unités de production locales.

Participation à la mise en valeur de la Corse. Enfin le programme environnemental participerait à la mise en valeur de la Corse. Il consisterait d’abord dans l’élimination des deux usines polluantes. Il consisterait aussi dans l’enterrement d’un certain nombre de lignes électriques et la simplification des liaisons. Enfin ce programme consisterait à éliminer les bâtiments réformés, les poteaux qui jonchent le maquis et les kilomètres de câbles qui traînent dans la campagne.

Le projet représenté par ces programmes peut paraître ambitieux. Il nous semble réalisable à horizon de cinq ans. Nous avons des raisons de penser qu’avec de la bonne volonté, si l’on abandonne certains préjugés et certains vieux démons, on peut le réaliser sans trop de difficultés avec un budget raisonnable et dans des délais acceptables.

Si la crise de mars 2005 nous permettait d’aboutir à la réalisation de ce schéma, la Corse s’en trouverait bien. On pourrait estimer qu’ainsi la Corse serait sortie de cette crise « par le haut ».

 

 

 

 

 

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